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Vendredi dernier, votre journal préféré publiait un mémo interne de la police fédérale montrant que cette dernière privilégiait l’hypothèse terroriste dans l’attaque de la gare de Gand-Saint-Pierre. Le document fuité, portant la référence « TERRO » comme « terrorisme », relevait plusieurs « détails » passés sous silence dans les médias : l’homme au couteau aurait tenu un Coran et aurait crié le nom d’Allah. Deux individus qui l’accompagnaient auraient ensuite été emmenés pour audition.

Dimanche, par l’entremise d’une dépêche de Belga copiée-collée dans presque tous les médias du pays, les enquêteurs ont répété qu’ils n’avaient toujours pas trouvé de mobile terroriste derrière l’attaque. Ils ont à nouveau insisté sur les antécédents psychiatriques de l’inculpé, comme si cette seule donnée suffisait à annuler la piste terroriste. A les en croire, les troubles psychiques et le fanatisme islamique ne sont pas des tares cumulables.

Dans un premier temps, on pouvait pardonner aux journalistes d’avoir relaté fidèlement la version des faits donnée par les autorités. Cette fois, les choses sont différentes. Le mémo de la police est librement accessible sur notre site. Pourtant, aucun journal ne mentionne la mention « TERRO », le Coran, le cri invoquant Allah ou les deux accompagnants. Aucun n’évoque le contexte de l’attaque, survenu un jour après la baisse du niveau de menace terroriste, alors que le Gouvernement tentait de rassurer la population.

Plutôt que de croiser les informations (la dépêche de Belga et notre article), les journalistes répètent mot pour mot l’argumentation bancale des enquêteurs : « l’authenticité du document n’est pour le moment pas concluante ». D’une chose l’une, soit le document est bel et bien un mémo interne de la police (ce que semblent reconnaître les enquêteurs), auquel cas il est authentique (ou alors, les policiers se font des blagues en s’envoyant des mémos falsifiés ?), soit c’est un faux, auquel cas nous nous sommes faits bernés et il suffit de le dire clairement.

Après avoir remis en doute l’authenticité du document, les autorités précisent aussitôt que son contenu est couvert par le secret de l’enquête. Le contenu de ce document est donc trop douteux pour être pris au sérieux, mais il est suffisamment crédible pour être pris en compte dans l’enquête. Vous suivez ? Nous supposons que c’est en raison de ce secret (brisé) que les journalistes ne parlent ni du Coran, ni du cri, ni des deux autres individus qui accompagnaient l’inculpé.

En Belgique francophone, les journaux reçoivent plusieurs centaines de millions en aides directes et indirectes pour maintenir la qualité et le pluralisme de l’information. Pourtant, ceux qui nous gouvernent peuvent se vautrer dans les omissions et les excuses vagues sans être inquiétés par les journalistes, trop heureux de copier-coller leurs communiqués de presse.

A la décharge des journalistes, il faut admettre que le rythme de l’information s’est accéléré sous la pression des nouveaux médias, qui amplifient la concurrence et privilégient l’instantanéité au détriment du journalisme d’investigation. Force est de constater que les subsides n’y changent rien. En fait, la seule chose qui sorte renforcée de ces subventions, c’est la complicité entre les journalistes et les politiciens qui les financent.

la seule chose qui crève les yeux, c’est la complicité entre les journalistes et les politiciens qui les financent.

De la paranoïa ? Juger pour vous-même. Le très officiel lobby européen des journalistes dont fait partie notre AJP nationale, a lancé l’année dernière la campagne Media Against Hate : « alors que le discours de haine et les stéréotypes contre les migrants prolifèrent en Europe, la campagne #MediaAgainstHate vise à améliorer la couverture des médias liée à l’immigration, aux réfugiés, à la religion et aux groupes marginalisés… »

La campagne est soutenue par le Programme pour les Droits, l’Egalité et la Citoyenneté de la Commission Européenne. Ce même programme a permis de financer un manuel sur l’immigration et les minorités à l’usage des journalistes. On peut notamment y lire : « Rappelez-vous que les informations sensibles (par exemple, sur la race et l’ethnie, les croyances religieuses ou philosophiques, l’appartenance à un parti ou l’affiliation syndicale, la santé et les informations sexuelles) ne doivent être mentionnées que quand cela est nécessaire à la compréhension de l’actualité par le public ».

Serait-ce pour respecter le secret de l’enquête (pourtant brisé) que les journalistes ne mentionnent pas les motifs ostensiblement religieux de l’agresseur, ou serait-ce plutôt parce qu’ils jugent que c’est « une information sensible qui n’est pas nécessaire à la compréhension de l’actualité par le public ». Comment savoir ? C’est le vrai drame derrière l’incident de Gand.

Face aux omissions du Gouvernement, les journalistes préfèrent lutter contre les stéréotypes malveillants au lieu de faire leur boulot : rétablir les faits, en croisant les informations et les perspectives. Leurs intentions sont sans aucun doute louables, mais c’est la vérité qui libère, pas les mensonges et les silences louches. C’est pour ça que Le Peuple existe.

N.T.

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