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Pendant des siècles, Alger aura été le refuge des pirates des “puissances barbaresques” et de leurs esclaves chrétiens. Un scandale bien oublié qui fut à l’origine de l’expédition française de 1830.

La flotte anglo-néerlandaise dans la rade d’Alger, le 27 août 1816. 

J’ai vu, Messieurs, les ruines de Carthage ; j’ai rencontré parmi ces ruines les successeurs de ces malheureux chrétiens, pour la délivrance desquels Saint Louis fit le sacrifice de sa vie. Le nombre de ces victimes augmente tous les jours. […] il est temps que les peuples civilisés s’affranchissent des honteux tributs qu’ils paient à une poignée de barbares. Chateaubriand fait assaut de sa meilleure éloquence. En ce 9 avril 1816, à la tribune de la Chambre des pairs, il réclame que Louis XVIII ouvre « des négociations générales avec les puissances barbaresques pour déterminer ces puissances à respecter les pavillons des nations européennes et à mettre un terme à l’esclavage des chrétiens ».

Un puissant mouvement philanthropique a déjà obtenu du Parlement de Londres, en 1807, la prohibition de la traite négrière. La France lui a emboîté le pas, même si la servitude demeure légale dans les colonies. Mais il s’agit ici de corriger un autre scandale humanitaire : celui des Européens — ou des Américains — capturés en mer et retenus prisonniers en Afrique du Nord, et particulièrement à Alger. En marge du congrès de Vienne, l’amiral Sidney Smith, de la Royal Navy, jette les bases d’une « institution antipirate pour l’abolition de l’esclavage des Blancs aussi bien que des Noirs, en Afrique ».

Cette association charitable (une ONG, dirait-on aujourd’hui) se donne pour but « la libération des esclaves chrétiens dans la Barbarie, et la cessation des déprédations et des violences envers l’Europe ». Dans une lettre au Premier ministre sarde, l’amiral Smith décrit le sort de « ces malheureux qui travaillent dans les fers, sous un soleil ardent et sous les coups de leurs maîtres inexorables et fanatiques ; à peine nourris d’une manière à pouvoir se soutenir, n’ayant des rations de mauvais pain, de riz et d’huile que cinq jours des sept qu’ils travaillent ainsi, et vivant les vendredis et les dimanches de la charité des consuls européens, de celle des bons musulmans qui professent et pratiquent l’hospitalité d’après leur loi, et des riches négociants juifs ».

La pratique de l’esclavage en terre d’islam n’est pas nouvelle. Du VIIe au XXe siècle, la traite orientale arabomusulmane aurait fait de 17 à 25 millions de victimes selon les spécialistes — en tout cas davantage que les 11 millions de la traite atlantique. Cet odieux commerce frappera aussi bien les populations du sud du Sahara que les Slaves païens au Moyen Âge, et plus tard les habitants des côtes septentrionales de la Méditerranée… L’achèvement de la Reconquista, en 1492, contraint en effet les Maures d’Espagne à se replier vers le Maghreb. La piraterie contre les navires des puissances chrétiennes prend alors la forme d’un djihad, d’une guerre sainte navale contre les infidèles. En 1516, un forban du nom de Baba Arudj — Barberousse —, sans doute un Grec renégat, se proclame « roi de la belliqueuse nation algérienne ». Deux ans plus tard, son frère Khayr al-Dîn, menacé par la flotte de Charles Quint, place la Ville blanche sous la suzeraineté du sultan ottoman Sélim Ier.

Ainsi, jusqu’en 1830, Alger demeure soumise au pouvoir nominal de la Sublime Porte. Mais en réalité, cette Régence, comme celles de Tunis et de Tripoli, recouvre son autonomie, pour se transformer en un repaire criminel, refuge de trafiquants et d’écumeurs des mers en quête de rapines, non seulement turcs, berbères ou arabes, mais également italiens, espagnols ou même français. À ces aventuriers sans scrupule, l’islam offre une foi et une loi, habillant leurs exactions du manteau de la religion.

« Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? », se lamente Géronte quand le fourbe Scapin veut lui faire croire que son fils va être emmené « esclave en Alger ». Molière ne sera pas le seul à broder sur ce thème, qui hantera l’imaginaire européen. Du XVIe au XIXe siècle, les romans et récits de captivité se multiplient jusqu’à devenir un genre littéraire à part entière. C’est que cette traite longtemps occultée — elle n’est pas “historiquement correcte” — a infligé un traumatisme durable aux riverains de la Méditerranée, au point que certaines régions menacées seront désertées. Selon l’universitaire américain Robert C. Davis, (auteur d’Esclaves chrétiens, Maîtres musulmans, l’esclavage blanc en Méditerranée, 1500-1800), entre 1530 et 1780, le chiffre total des Européens capturés par les corsaires barbaresques, établi à partir des archives douanières, avoisinerait 1 250 000 personnes, toutes origines confondues.

Durant trois siècles, la course restera la principale industrie des ports d’Afrique du Nord où paradent les “raïs”, ces capitaines parés de riches atours, à l’instar du raïs Hamidou, héros populaire que célèbre encore une chanson : « Hamidou resplendit d’orgueil, son coeur est plein d’allégresse ! Il ramène une frégate portugaise et son triomphe est éclatant ! Les mécréants sont vaincus et asservis. Il se rend au palais du sultan, traînant après lui les esclaves chrétiens et nègres. » Les mêmes flibustiers razzient le littoral et les îles peuplées par la “nation nazaréenne” — Thaifat al-Nassara : l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la France. Les plus hardis franchissent même le détroit de Gibraltar et se hasardent jusque dans les îles britanniques et même en Islande ! Les villageois qui n’ont pu s’échapper à temps sont conduits à Alger, Salé, Tunis ou Tripoli. Ceux qui ne sont pas morts en route — de leurs blessures ou de privations — sont vendus à l’encan sur les marchés d’esclaves, à moins que des potentats locaux n’aient exercé leur droit de préemption. Saint Vincent de Paul, qui aurait été fait prisonnier par un brigantin turc près d’Aigues-Mortes en 1605, décrit en ces termes les suites de sa mésaventure : « Ils nous exposèrent à la vente, avec un procès-verbal de notre capture […]. Après qu’ils nous eurent dépouillés, ils nous donnèrent à chacun une paire de caleçons, un hoqueton de lin avec un bonnet, et nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. […] les marchands nous vinrent visiter […], nous faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis lever des fardeaux, et puis lutter pour voir la force d’un chacun, et mille autres sortes de brutalités. »

Des “bagnes” infects et surpeuplés

Si les Barbaresques ménagent leurs prisonniers de qualité dont ils espèrent tirer rançon, et s’il existe des maîtres bienveillants, les autres captifs sont astreints aux travaux les plus rudes, à ramer sur les galères, à travailler dans les carrières, les mines ou les arsenaux. Chaque soir, ils sont enfermés dans des “bagnes” infects et surpeuplés. Un voyageur de la fin du XVIIIe siècle atteste : « Leur nourriture journalière consiste en deux pains noirs, d’une demi-livre chacun ; ceux qui travaillent ont de plus dix olives. Mais comme les travaux cessent le vendredi qui est le jour de repos des Turcs, ces infortunés restent enfermés toute la journée et ne reçoivent autre chose du gouvernement algérien que de l’eau. »

Les femmes, dont le nombre est difficile à évaluer, sont plutôt employées comme domestiques, sinon comme concubines de harem. Les enfants sont souvent placés chez des notables, où ils n’échappent pas toujours à des abus sexuels… Un opuscule daté de 1643, intitulé les Larmes et Soupirs de deux mille François esclaves dans l’enfer d’Alger en Barbarie à la reine régente, mère de Louis XIV, publie le témoignage suivant : « Les empalements sont ordinaires, et le crucifiement se pratique encore parmi ces maudits barbares. […] D’autres sont écorchés tout vifs, et quantité brûlés à petit feu, spécialement ceux qui blasphèment ou méprisent leur faux prophète Mahomet. »

Cet état de fait révoltant sera toléré par les puissances chrétiennes jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Des traités sont signés avec les Régences, mais jamais respectés. On procède parfois à des échanges de prisonniers. Plusieurs ordres religieux, tels les Trinitaires et les Mercédaires, s’évertuent à récolter des dons pour racheter les captifs. Les guerres de la Révolution et de l’Empire entraînent une recrudescence de cette piraterie en Méditerranée où les “caravanes” des chevaliers de Malte ont cessé d’exercer leur vigilance. Le nombre d’esclaves blancs à Alger, qui était de 630 en 1795, s’élève à 1 645 deux décennies plus tard. Afin d’assurer une tranquillité relative, les nations européennes doivent verser des indemnités annuelles au dey d’Alger et aux autres princes musulmans. Entre 1801 et 1815, les jeunes États-Unis, eux aussi touchés par ce fléau, conduisent deux guerres victorieuses contre les Barbaresques, notamment à Tripoli (expédition qui a donné son hymne au corps des marines). Au printemps 1816, le vicomte Exmouth, commandant la Royal Navy, fait bombarder Alger et obtient la libération de tous les esclaves chrétiens.

Malgré cela, la sécurité ne règne toujours pas, et le dey d’Alger se moque des puissances européennes. Il fallut l’arrivée aux affaires du prince de Polignac appelé par Charles X pour que la France se décide à réagir et exauce le voeu de Chateaubriand. Le projet initial consiste à faire punir le dey par le vice-roi d’Égypte. Idée vite abandonnée et remplacée par une expédition purement française. Le 12 mars 1830, rapporte Jean-Paul Clément (dans son Charles X, Perrin), Polignac s’explique : « Notre but est un but d’humanité, nous poursuivons, outre la vengeance de nos propres injures, l’abolition de l’esclavage des chrétiens, la destruction de la piraterie, la suppression des humiliants tributs que les États européens paient à la Régence. »

On rassemble 33 000 hommes qui embarquent sur une centaine de bâtiments de la marine royale et plusieurs centaines d’autres. Le débarquement a lieu à Sidi-Ferruch, et, après quelques jours de combats, Alger est conquise, le dey Hussein chassé. L’un des premiers soins des Français est d’ouvrir le bagne de la marine pour en délivrer les derniers esclaves chrétiens. Ils y trouvent 122 prisonniers, dont 80 marins français naufragés, quelques soldats, grecs, génois, certains aveugles ou déments. L’un d’entre eux, un certain Béraud, originaire de Toulon, y croupissait depuis 1802. Quant aux serviteurs noirs, qui représentent près de 5 % de la population, il leur faudra patienter pour obtenir leur liberté jusqu’au décret du gouvernement provisoire de la IIe République, le 27 avril 1848, abolissant l’esclavage dans les possessions françaises…

Philippe Delorme

Source: http://www.valeursactuelles.com/quand-les-barbaresques-razziaient-la-mediterranee-66113

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