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Alexandre del Valle revient ici sur les conséquences du déclenchement du fameux Article 50 et analyse les différents scénarios, du plus “ consensuel ” (accord UE-Royaume-Uni ou “ soft deal ” ), au plus “ chaotique ” (“ no deal/hard Brexit ”), en passant par le scénario d’un nouveau vote consacrant un maintien de la Grande Bretagne dans l’UE…

Theresa May doit rendre cet après-midi une nouvelle proposition d’accord sur le retrait de l’Union européenne, en espérant qu’elle rencontre un soutien suffisant au Parlement britannique.

Les députés doivent ensuite délibérer, mardi 29 janvier, sur le texte d’une nouvelle solution qu’ils pourront largement amender, ce qui annonce encore moult rebondissements, atermoiements et donc incertitudes pour les marchés comme sur les scènes politiques. En fait, c’est le destin même de l’Union européenne qui se joue aussi à Londres, tant l’issue du Brexit risque de donner des idées à d’autres, si celui-ci ne se passe pas aussi « si mal » qu’annoncé.

Le Pire n’est jamais certain ou l’improbable « no deal »

Les déboires du Premier ministre et les rumeurs catastrophistes lancées par les europhiles et opposants au Brexit laissent croire que ce sera « l’enfer » outre-Manche une fois un Brexit consommé. En réalité, si la tempête politique au Royaume-Uni fait rage, l’inquiétude, au moins sur le plan  politique, se trouve aussi du côté de l’UE. Entre « no-deal », « hard Brexit », « soft Brexit » et « nouveau vote » (quatre scénarios de la saga du Brexit) et tout ce qui existe entre les pôles, il est difficile de se représenter les implications de chaque choix. Sur le plan économique, la catastrophe annoncée pour le Royaume-Uni dès le lendemain du référendum de 2016 n’a pas eu lieu, et si Georges Soros s’est à nouveau rempli les poches en spéculant sur une baisse de la livre sterling, force est de constater que l’écroulement annoncé n’a pas encore eu lieu et que la devise britannique a même vite récupéré. Quant au chômage, il a baissé de façon substantielle, bien plus qu’en Italie ou a fortiori en France en tout cas, et il reste nettement plus bas que dans ces deux pays. Certes, ceci ne concerne que la phase 2016-2018, mais pour la phase d’après, personne n’a intérêt au pire et toutes les parties ont intérêt à trouver, d’ici trois mois, un an ou même deux ans une solution. En attendant, les échanges se poursuivront entre les deux rives de la Manche. Il est vrai que dans l’économie globalisée, très interdépendante, on peut aisément effrayer les jeunes britanniques – plus europhiles que leurs aînés – surtout à gauche, quant à l’imminence d’une catastrophe.  Mais les aveuglements et errements de nombre de décideurs europhiles ces deux dernières décennies (sur l’euro notamment) rendent malaisé le jeu du pronostic. On a également prédit que la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne coûterait énormément aux Britanniques, mais si les hard-Brexiteurs l’emportent, ce sont aussi les « continentaux » qui devront subir la facture d’une « dette » de sortie impayée….

Le no-deal peut survenir, certes, mais à condition non pas seulement que le Parlement britannique rejette une nouvelle fois l’accord (« plan B ») proposé par Theresa May, mais surtout si une rupture avec l’UE s’opère sans prolongation de la phase actuelle de transition et si un nouveau vote britannique de maintien dans l’UE est rendu impossible, ce qui n’est pas du tout le cas. Il est vrai que l’intransigeance de l’UE sur la question « non négociable » de la libre circulation des personnes, un des quatre « piliers » ou libertés fondamentales de l’Union, semble être le plus grand obstacle actuel sur la voie d’un accord évitant le « hard-Brexit ». David Cameron avait d’ailleurs déjà buté sur cet obstacle en 2011. Pour nous faire peur, on nous répète donc depuis des semaines que sans accord proche, le divorce se fera sans anesthésie ni médication : les traités cesseront d’avoir cours ; tous les accords de l’UE, les régulations en termes d’industrie pharmaceutique, militaire, financière etc., tomberont. Les règles de l’OMC qui régissent les échanges internationaux prendront alors le relais et le Royaume-Uni pourrait très bien décider de ne pas régler la coquette somme de 40 milliards d’euros à l’Union européenne… Pour le Royaume-Uni, cela veut dire plus de 300 domaines dans lesquels il faudrait rebâtir un corpus législatif, des accords commerciaux en cascade, mais aussi la liberté retrouvée de négocier selon leurs exigences et non celles d’une mayonnaise de 28 États. Les prévisionnistes prévoient une perte de croissance de 3 à 4 % pour les Anglais et de 1 à 1,5 % pour les 27. Pour l’Union européenne, privée de la « contribution » britannique – 16% de ses ressources –, cela signifierait se retrouver avec un déficit non négligeable qui devrait être « redistribué » sur les États membres, et ce dans une période où son projet politique rencontre de plus en plus de résistance.

En réalité, la probabilité d’un no deal est quasi nulle. Elle est écartée par les acteurs politiques et financiers lucides qui savent très bien que tout sera fait, en l’absence d’accord rapide, pour prolonger la phase transitoire afin d’éviter un choc économique que redoute plus que tout chacune des parties. En attendant, européistes et brexiteurs jouent les scénarios du pire dans le cadre d’un théâtre géopolitique ou « poker menteur de négociation » aux termes duquel tout le monde redeviendra « raisonnable » juste avant qu’il « ne soit trop tard »… L’échéance approchant pour le Royaume-Uni, l’Union européenne a en effet tout intérêt à accorder une extension, soit pour aller vers le soft-Brexit de Theresa May (peu probable), soit pour profiter de l’affaiblissement du Premier ministre pour laisser se dérouler de nouvelles élections et/ou un second référendum dont l’issue pourrait bien maintenir le royaume dans l’Union. Jeremy Corbyn, qui est quant à lui entre deux feux (brexiteurs et pro-UE), marche sur des œufs, doit gérer un parti aussi divisé que les Tories sur cette question, quoi que plus europhile. Il refuse tout dialogue avec Theresa May tant que la « menace » du no deal est sur la table. Plus que lui-même d’ailleurs, son parti voudrait majoritairement qu’il propose un second référendum.

Le scénario de la prolongation du match jusqu’au nouvel accord

Les Européens peuvent et vont très probablement accorder l’extension de l’article 50 avec un délai supplémentaire jusqu’au 30 juin, date à laquelle le nouveau parlement européen entrera en fonction sans les eurodéputés britanniques. Et même après cette date, le pire n’adviendra pas pour autant, en l’absence d’accord, car une nouvelle période transitoire, reconductible de plusieurs mois à deux ans, sera décidée. Pendant cette période d’incertitude « encadrée », la représentation parlementaire au sein de l’UE se fera soit sans les députés européens, soit avec des eurodéputés anglais sortants « prolongés » ; soit encore avec des députés nationaux anglais envoyés au parlement européen de façon exceptionnelle. D’évidence, le problème posé par l’actuelle période de transition de deux à quatre ans est qu’elle prolonge de facto et de jure aussi les obligations du Royaume-Uni en matières de régulations européennes, sans que londres ait son mot à dire, puisque la Grande Bretagne ne sera plus vraiment un membre politique à part entière de l’Union après les élections européennes. Le Royaume-Uni devra pendant ce temps continuer à s’en remettre à l’Union sans droit de vote, de véto et sans pouvoir prendre part aux discussions, tout en continuant à payer le coût de l’« adhésion » au club européen et à « subir » les normes continentales qui irritent une majorité des Britanniques, brexiteurs ou pas. Cette simple perspective insupportable concourra à motiver tories et travaillistes à trouver un accord, avec ou sans Mme May d’ailleurs.

La difficulté du scénario à la suisse ou à la norvégienne et la question épineuse du « Backstop » irlandais

C’est d’ailleurs ce qui se passerait dans un scénario à la « norvégienne » ou à la « suisse », qu’on présente comme une solution souhaitable alors qu’elle ne répondrait en rien aux aspirations exprimées par le référendum de 2016 qui a montré que les Britanniques veulent rester souverains et ne veulent plus d’une Europe fédéraliste. La nécessité d’une « période de transition » est certes inévitable, mais celle-ci s’opérera surtout à l’avantage de l’Union qui aura désormais les mains libres alors que le Royaume-Uni a toujours été jusqu’ici un acteur « difficile », pour employer un euphémisme : Londres a souvent exercé son droit de veto sur plusieurs projets, dont celui d’un programme de défense européen, elle n’a jamais voulu réellement jouer le jeu européen, réclamant sans cesse des exceptions, et a toujours continué à agir, comme l’avait averti De Gaulle, comme une cinquième colonne atlanto-américaine au sein d’une Europe appelée à demeurer hostile à la Russie et à ne jamais devenir un acteur géostratégique indépendant de l’Oncle Sam.

Un autre point de discorde, particulièrement épineux, est celui qu’on a surnommé l’Irish backstop ou « filet de sécurité » irlandais. Rappelons que l’Irlande du Nord (majoritairement protestante), qui n’a jamais voulu rejoindre la République d’Irlande (catholique) indépendante, fait partie du Royaume-Uni, et que la République d’Irlande est et va demeurer membre à part entière de l’Union européenne, avec tout ce que cela implique en terme d’ouverture des frontières, de circulation des personnes, etc . Si le Royaume-Uni sort de l’Union douanière, il faudra par conséquent, du point de vue anglais, instaurer une forme de frontière entre les deux Irlande, ce qui est particulièrement difficile mais surtout qui contredit le Good Friday Agreement. Cet accord de paix pour l’Irlande du Nord, signé en avril 1998, visait à mettre fin à 30 années de heurts irlando-catholiques/protestants-britanniques (3 480 morts), et il avait même permis aux Nord-Irlandais de tout bord de s’identifier comme Britanniques, Irlandais ou les deux à la fois, puis d’instaurer des échanges entre « sud et Nord ». L’Irish backstop prévoit de préserver cet accord en conservant notamment une frontière « ouverte » et en maintenant l’Irlande du Nord dans l’Union douanière, ce qui est exclu par les hard-Brexiteurs. D’une manière générale, les autorités du Royaume-Uni craignent que cet Irish backstop consacre une « désunion » qui ne dit pas son nom (entre l’Irlande du Nord et Londres) et qui risque de faire perdre à May l’appui électoral des unionistes. Quant aux partisans d’un Brexit dur, ils sont persuadés que ce lien spécial entre les deux Irlandes est de facto un moyen d’obliger les Britanniques à rester amarrés à l’UE (via la non porosité entre Irlande du nord et du sud). Nombre d’Irlandais du Nord, farouchement pro-anglais, y voient même planer le cauchemar d’une réunification des deux Irlande. Dans son plan retoqué, Theresa May avait demandé que l’entièreté du Royaume-Uni bénéficie de ce « filet de sécurité », ceci afin de complaire aux Européens. Toutefois, ce plan signifiant le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union douanière pour un temps indéterminé, les brexiteurs accusaient May de proposer un plan qui empêcherait Londres de négocier ses propres accords commerciaux avec d’autres Etats ou associations d’Etats. Enfin, le  rejet massif de l’accord de Mme May par le Parlement britannique est d’autant plus difficile à résoudre qu’il est à la fois le fait de conservateurs et brexiteurs confirmés que de remainers corbynistes…

Ni Dublin ni Bruxelles ne veulent pour l’heure accepter cette tentative de renoncement au principe essentiel de l’UE qu’est la libre-circulation.

Pour ce qui est du nouveau « plan B » de ce lundi après-midi, il est fort à parier qu’il ressemblera presque à l’identique au précédent, à la différence près qu’en sera retirée la mesure controversée du backstop qui prévoit le maintien de l’Irlande du Nord dans l’union douanière. Cette clause serait remplacée par un simple accord bilatéral avec l’Irlande, ainsi que l’a révélé le Sunday Times. D’évidence, et c’est là que la bât blesse, ni Dublin ni Bruxelles ne veulent pour l’heure accepter cette tentative de renoncement au principe essentiel de l’UE qu’est la libre-circulation. En tout cas jusqu’à nouvel ordre…

Le scénario du « Second référendum » : ceux qui ont « mal voté doivent revoter » !

Dans un tweet récent, le président du Conseil européen Donald Tusk a clairement envisagé un nouveau votre anglais visant au maintien dans l’UE : « Si un accord est impossible, et que nul ne veut un Brexit sans accord, alors qui aura, au bout du compte, le courage de dire ce qu’est la seule bonne solution : un nouveau vote ? ». Même Nigel Farrage, l’ex-chef de file du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP), a récemment reconnu qu’un nouveau vote sur le maintien du Royaume-Unis dans l’UE était désormais probable. En décembre dernier, la Cour de justice de l’Union européenne a d’ailleurs rendu un jugement selon lequel dernier le Royaume-Uni pouvait choisir l’option du maintien dans l’Union de façon unilatérale, sans l’autorisation préalable des 27, donc n’importe quand au gré des évolutions et tractations politiques inter-britanniques. Le jour des résultats du référendum britannique du 23 juin 2016, les « eurosceptiques » en avaient l’intuition : tout serait fait pour rendre le Brexit aussi douloureux que possible, façon de dissuader les camarades de classe du Royaume-Uni. Quitter l’Union Européenne et sa pléthore de traités et d’accords est de toute façon quasi inextricable, d’où la possibilité d’un maintien de Londres dans l’UE (scénario le plus probable après celui d’une prolongation accouchant d’un nouvel accord). Jacques Attali en riait lorsqu’en 2011, il expliquait que les rédacteurs du traité de Maastricht avaient « soigneusement » oublié de prévoir un article sur le retrait éventuel d’un pays membre, ajoutant que « ce n’était pas très démocratique, évidemment ». Certes, le traité de Lisbonne, entré en vigueur en 2009, inscrit dans le marbre, avec l’Article 50, la possibilité de quitter l’Union Européenne. Toutefois, c’est à la faveur de la période post-référendum que le public a découvert que l’Article en question n’encadre pas grand-chose et est demeure on ne peut plus vague : le Royaume-Uni pourrait faire « marche arrière » sans problème, sans protocole, du moment que cela se décide « démocratiquement ». La chose était donc très compliquée en termes de procédure. Ajoutez à cela l’intérêt majeur de l’Union européenne de faire savoir qu’on ne s’en va pas impunément ni sans difficultés, et les choses se compliquent encore un peu plus. Un second référendum a d’ailleurs été envisagé dès que les résultats ont été connus. Les Remainers ont dit, non sans une certaine dose de mépris, que les gens « se repentiraient » de leur choix et viendraient supplier à genoux qu’on renverse le processus. Force est d’ailleurs de constater que deux ans plus tard, les sondages semblent donner raison à ces Remainers et le peuple lui-même (ou la moitié en tous cas, à peu près) pourrait voter afin que le Royaume-Uni reste membre à part entière dans l’Union, bref, fasse marche arrière.

Ceux qui prônent la voie d’un second référendum sous-estiment grandement le traumatisme que cela causerait en termes de politique intérieure et de remise en question de la tradition démocratique-souverainiste britannique millénaire.

En fait, la victoire des Brexiteurs s’est certes effectuée sur une bande très mince, mais les sondages n’ont pas vraiment la réputation d’être précis. Et de toute façon, ceux qui prônent la voie d’un second référendum, citoyens et parlement britannique ou anti-brexiteurs européens, sous-estiment grandement le traumatisme que cela causerait en termes de politique intérieure et de remise en question de la tradition démocratique-souverainiste britannique millénaire. Le coût symbolique et politique pour les sujets de sa Majesté Elisabeth II serait incommensurable. On ne peut pas exclure cette option du « maintien » (ou du « retour sans être encore parti »), tant les forces fédéralistes de Bruxelles, les autres capitales et les milieux économiques et médiatiques europhiles exercent depuis eux ans des pressions très fortes pour faire peur aux citoyens anglais et pour les culpabiliser. Avec ce message qui nous rappelle le second votre sur le traité européen de 2005 : « les résultats d’un référendum qui montrent que les électeurs se sont trompés commandent de faire revoter ceux-ci dans le bon sens une fois qu’ils sont plus mûrs »… 

Alexandre del Valle

Source: https://www.alexandredelvalle.com/single-post/brexitmay

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