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L’école est en crise. Ce n’est pas rien de le dire. Mais faut-il encore en comprendre les raisons profondes. Loin de circonscrire le problème aux seuls enjeux budgétaires, il semble temps d’établir un diagnostic qui puise en profondeur pour nous permettre – enfin ! — de tracer les grandes lignes des changements nécessaires pour sauver ce qui doit l’être ! Ouvrir des écoles pour se passer des prisons, disait en substance Victor Hugo. Oui, mais quelles écoles ?

C’est l’exercice que se propose de faire François-Xavier Bellamy, agrégé en philosophie et enseignant. Il nous livre là un retour nécessaire sur l’histoire des idées pour tenter de localiser la racine du problème. Les Déshérités, aux éditions Plon, est un bouquin qui se lit d’une traite, tant il éclaire la crise de l’enseignement que nous vivons présentement. Loin de la pleurnicherie ambiante sur les résultats désastreux des tests PISA, c’est une réflexion sur l’école, à l’aune de notre modernité, que propose l’auteur.

La mise au ban de la transmission est assez récente dans son application, mais il serait illusoire qu’il ne s’agisse là que des lubies de quelques ministres libéraux ou socialistes. François-Xavier Bellamy remet en perspective les racines de cette crise de la culture et de la transmission. Il localise trois secousses, partant du 17ième siècle, dont les répercussions se feront ressentir jusque dans nos classes actuelles. 

Tout débute donc au 17e siècle avec un homme dont le nom restera gravé dans l’histoire : Descartes. Il fut le contemporain du tout aussi connu Galilée, qui inscrira ses marques en affirmant la théorie de l’héliocentrisme, en dépit de ce qui se disait de son temps. C’est le manque de rigueur scientifique que Descartes lui reprochera, ce qui par ailleurs explique la condamnation de l’homme en 1633. Moment-charnière pour celui qui sortira son discours sur la méthode quelques années après, suite à cet évènement. Son propos: notre propre raison vaut bien plus que ce qui se trouve dans les livres. Il formule là une critique cinglante de la tradition entendue comme moyen de transmission. Il professe une sortie de la sujétion des professeurs comme salutaire pour l’Homme ! François-Xavier Bellamy voit là la racine de la crise de la transmission.

Un siècle plus tard, c’est au tour de Jean-Jacques Rousseau d’apporter sa pierre à l’édifice. Le très connu – mais fort peu lu – auteur du Contrat se fera un fervent pourfendeur de la culture en tant que tel, sous prétexte qu’elle éloignerait l’homme de sa nature profonde, originelle. C’est sous cet angle que doit être compris son « bon sauvage ». Découlant parfaitement de ce constat, il écrira Émile ou de l’éducation, lui qui aura abandonné ses propres petits aux Enfants Trouvés pour se laisser le temps d’apprendre aux autres à éduquer les leurs ! Simple hypothèse. Dans son ouvrage, Rousseau établit un projet d’éducation de l’enfant au contact de la nature. L’éducateur (pas professeur, puisqu’est interdit le fait de professer et de transmettre !) doit se faire l’accompagnateur des propres expériences du jeune. Pas de fatras superflu, tout doit venir de l’élève. De l’utilité comme seul critère. Autant dire que des pans entiers de la culture passent à la trappe au nom de ce sacro-saint principe !

Enfin, plus proche de nous : Bourdieu. Celui dont le nom est à la bouche de tous les étudiants en sciences humaines, boucle la boucle. C’est du concept de capital culturel dont il sera question. L’idée ? Le capital, comme le pensait Karl Marx, n’est pas que financier. Il peut également recouvrir le domaine culturel. Point commun ? Tant le capital financier cher au coauteur du Manifeste du Parti communiste que le capital culturel sont sources de différentiations, d’inégalités et — disons-le de but en blanc — de discriminations ! Le mot est lâché, belles âmes et cœur sensible s’abstenir. Que le constat de Bourdieu soit juste ou non, qu’importe, en l’état. Ce qui est beaucoup plus intéressant, ce sont les solutions qu’il préconisera qui méritent une attention particulière. Puisque le capital culturel est réservé aux enfants issus des bonnes familles, de cette culture faisons table rase ! Puisqu’elle est source d’inégalités, ratissons les manuels afin de permettre aux plus défavorisés de réussir malgré tout. Empêchons la reproduction des élites dont l’école « ancien format » est la responsable. Pour ce faire, plus de culture. L’école, et on reprend le critère d’utilité cher à Rousseau, doit se contenter d’amener l’élève vers le marché du travail, vers l’emploi, vers la vraie vie, quoi ! Projet pour lequel les McKinsey & Co n’auraient a priori rien à en redire tant il colle avec les ambitions affichées par nos gouvernements et les décrets enseignements qui proclament l’importance des savoir-faire et des compétences, au détriment du savoir et de la culture.

Bien plus que cela: la contradiction terrible dont souffre ce projet ! Les élèves de bonnes familles auront de toute façon accès au capital culturel (Bourdieu ou pas, statu quo !), contrairement à ceux qui ne pouvaient l’acquérir qu’en suivant attentivement les cours dispensés au sein des établissements scolaires mis à la disposition de tous. Dorénavant, ils n’y ont plus accès du tout. L’ascenseur social se bloque. La machine déraille. Les inégalités tant fustigées n’ont jamais été si grandes. En détruisant une école bastion de la culture, régie par ses propres normes, socle de l’ascenseur social pour les méritants, la nouvelle école du savoir-faire perpétue les inégalités, range la culture au placard au nom de bonnes intentions, et liquide tout ce qui est liquidable ! Au ban l’histoire pour l’histoire, l’héritage, la culture du pays. Au ban les derniers cours de religion catholique pour ancrer les individus dans un socle commun culturel (sans être cultuel !). L’école, institution centrale de notre société, lieu de transmission culturelle et de vivre-ensemble (le vrai !), a été réduite à un simple stade vers l’employabilité. Faisant des élèves de futurs travailleurs détenteurs sur papier de belles compétences creuses plutôt que des individus enracinés dans une réalité nationale, ancré dans la culture de leur pays.

Qu’il s’agisse de la fameuse raison cartésienne faisant fi de la tradition, de la sauvagerie innocente contre la culture chez Rousseau ou de la lutte forcenée contre la reproduction des élites pour Bourdieu, force est de constater que tout incite à créer une société qui ne se perpétue plus. Qui n’intègre plus. Qui se disloque. Qui s’oublie. Plus de transmission engendre la disparition d’un héritage et d’un mode de vie commun !

Il est temps d’en finir avec l’idée selon laquelle tout héritage est source d’aliénation contre la liberté individuelle. La crise de l’école, loin d’être un problème segmenté qui se règle avec un bon ministre, est une crise symptomatique de notre modernité. Modernité qui puise ses sources — en partie – dans les noms précédemment cités.

Plus que d’une réforme de l’enseignement, c’est une refonte des socles communs de notre société qui doit être, au plus vite, mise en chantier. Plutôt que de célébrer les dé-constructeurs professionnels qui ne produisent le monde idéal que dans leurs livres, laissant le réel en ruine, l’heure est à la refondation ce qui a été démoli ! Reconstruire dès aujourd’hui. Pour demain.                                                 K.Khoury

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