Print Friendly, PDF & Email

Le mouvement 5 étoiles a été le vainqueur des élections du 8 mars et la Ligue, même s’il s’agit du parti minoritaire du gouvernement, jouit d’une grande popularité. Il est clair que le vote des Italiens peut être qualifié comme « une proteste » contre une classe politique vieille, pas très prévoyante, qui a fait que l’Italie reste à la traîne des pays européens. Voyez-vous dans la nouvelle classe dirigeante ce qui servirait à donner un coup de pouce à ce pays ? Face aux échecs des anciennes classes dirigeantes, le nouveau peut-il être considéré comme “sûrement” meilleur que l’ancien ?

Diego Fusaro : La victoire de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles est certainement une nouveauté et en même temps un phénomène intéressant pour l’ensemble de l’Europe. La particularité réside dans le fait que ce n’est pas une victoire de la droite ou de la gauche, mais de la base contre le sommet, du peuple contre les élites. Ceux qui ont voté pour la Ligue ou les 5 étoiles l’ont fait non pas parce qu’ils étaient de droite ou de gauche, mais parce qu’ils ressentaient le besoin de changer pour défendre les intérêts populaires, tels que les salaires ou le droit au logement. Tous ces intérêts trahis par la droite et la gauche au nom des intérêts de la classe “financière” dominante. En bref, c’est un vrai vote pour protester. Nous ne saurons que dans les mois à venir s’ils disposent des compétences et des outils nécessaires pour protéger les intérêts nationaux.

Vous avez souvent déclaré que l’Union européenne est le symbole de la dictature « financière » des capitales européennes. Le projet des pères fondateurs de l’Union européenne ne peut se résumer qu’en ces termes ? Et si oui, êtes-vous d’accord avec l’approche du nouveau gouvernement en matière de gouvernance de l’Union européenne et de l’euro?

Diego Fusaro : Il est évident que les pères fondateurs n’ont pas pensé spécifiquement à cette Union européenne. Cependant, l’Union européenne, telle qu’elle est née, est le modèle de prévalence absolue du capital et de la finance contre les classes ouvrières et les peuples d’Europe. Dans la lecture que j’ai donné dans mon livre « L’avenir est à nous » en 2014, je souligne qu’à partir du 1989, le capitalisme vainqueur après la défaite du communisme a dû aller à l’assaut des derniers bastions de la résistance elle-même au capitalisme, qui étaient les États souverains nationaux démocratiques. Et c’est ce qui s’est passé avec l’Union européenne à partir de Maastricht en 1992 jusqu’à aujourd’hui. L’Union européenne et l’euro ne sont donc pas des entités neutres, mais ce sont plutôt des méthodes de gouvernement, des orientations clairement libérales de l’économie et de la politique qui prévoient la prédominance de l’économie sur le politique, de la classe dominante sur les classes dominées. Si le gouvernement est capable de lutter contre l’Union européenne et l’euro, il jouera un rôle positif. Si, au contraire, il deviendra serviteur de l’euro (comme il l’a fait le gouvernement précédent) ce gouvernement continuera à poser des problème aux classes dominées.

Votre attachement à la démocratie, aux droits sociaux et à la défense des plus faibles est clair et évident. Vous affirmez que ces objectifs ne peuvent être assurés que par la souveraineté nationale. En matière de droits sociaux, aujourd’hui on parle beaucoup de la proposition du revenu universel de citoyenneté : trouvez-vous cette proposition utile ? Si oui, il est clair que les bonnes propositions doivent également être réalisables : compte tenu des finances publiques italiennes, l’introduction d’une telle proposition vous semble-t-elle possible ? S’il est vrai que d’autres États européens ont des mesures similaires (France), il est également vrai qu’aucun d’entre eux n’a notre dette publique …

Diego Fusaro : Oui, aujourd’hui la seule façon de défendre la démocratie et les droits sociaux des classes inférieures, est à mon avis de renforcer la souveraineté nationale comme lieu de la primauté de la politique sur l’économie. Comme l’a dit Hegel, le marché est une bête sauvage qui doit être disciplinée, sinon elle produit des tragédies éthiques. Aujourd’hui, ce qui se passe est la suppression de la souveraineté nationale, phénomène que dans mon « Histoire et conscience de l’insécurité » j’ai appelé la « de-sovranisation » de l’économie. Ce phénomène produit des tragédies sur le plan éthique pour la classe ouvrière et les peuples, à l’avantage des classes dominantes d’élite mondiale. La compétitivité globale du marché déréglementé implique la mise en concurrence des travailleurs italiens, français et allemands avec des travailleurs sans droits du Bangladesh ou de l’Inde, avec la conséquence de la perte de droits au nom de la compétitivité. Aujourd’hui, chaque fois que nous disons que nous allons au-delà de la souveraineté nationale au profit des organisations transnationales, cela signifie perdre des parts de démocratie à faveur des organisations post-démocratiques tels que la BCE ou le FMI.

En ce qui concerne le revenu universel, cela peut être une excellente arme et en même temps une très mauvaise arme. C’est une mauvaise arme, par exemple, s’il est utilisé comme au Danemark, où il devient une arme contre les travailleurs : le revenu de base est versé, mais l’Etat peut imposer au travailleur d’accepter n’importe quel travail. Pour être clair, un diplômé à Science Po peut être appelé à devenir un éboueur et s’il ne l’accepte pas, il perd son revenu de citoyenneté. Sous cette forme, le revenu est un instrument coercitif. Si, au contraire, il est utilisé comme support pour ceux qui en ont besoin, cela peut être utile.

Vous avez, à juste titre, accordé beaucoup d’importance à l’épisode du travailleur écrasé par un bloc de marbre, qui représente bien le marché du travail d’aujourd’hui. Mais quand nous voyons des incidents comme ceux-ci, et on compare la situation du marché du travail en Italie et dans d’autres pays européens, peut-on dire que ces épisodes sont de la faute de l’Union européenne, des marchés financiers et des banques?

Diego Fusaro : Cet épisode était tragique et en même temps il a été largement négligé. Il est passé sous silence. Disons que dans d’autres moments, il y aurait eu des manifestations des classes ouvrières et de leurs partis. Au même moment, le seul qui est béatifié est Marchionne. Avec tout le respect pour cette personne, il était un agent de la classe capitaliste dominante. Peut-être nous devons commencer à regarder les choses du point de vue de la classe ouvrière et du peuple. Bref, nous devons faire un point sur ce qui est la démocratie aujourd’hui : de mon point de vue elle est essentiellement l’autonomie des riches. Quelle que soit la partie gagnante, gauche ou droite, c’est toujours la classe dirigeante qui gagne. Que vous votiez à droite ou à gauche, le résultat est toujours celui d’un libéralisme de centre (gauche ou droit). On peut dire qu’à l’heure actuelle, il y a une alternance sans une réelle alternative.

Très souvent, dans vos discours, vous vous êtes montré très critique à l’égard de l’immigration de masse en tant qu’outil entre les mains des gestionnaires de la mondialisation. Vos préoccupations concernant la soutenabilité de l’immigration, les difficultés d’intégration et l’abaissement des coûts de la main-d’œuvre sont partagées dans toute l’Europe. Cependant, le phénomène de l’immigration nous semble encore plus grave si nous l’analysons avec deux autres phénomènes spécifiques de l’Italie. Le premier: en Italie on a un très bas taux de naissances. Le seconde est inhérente à nos émigrés fuyant le pays pour trouver de meilleures opportunités à l’étranger. Nos jeunes formés partent et en même temps le pays accueille des gens souvent sans instruction scolaire…

Diego Fusaro : Ce que nous appelons immigration de masse, correspond à une déportation de nouveaux esclaves. La déportation a un triple objectif : exploiter à moindre coût de nouveaux esclaves, frapper la classe ouvrière dans son ensemble et, enfin, créer des conflits internes entre les autochtones et les étrangers. Il y a évidemment un profil intéressant : les Européens, et particulièrement les Italiens, génèrent moins d’enfants en raison de leurs conditions instables et, en même temps, des masses de déportés arrivent d’Afrique. Une véritable substitution est en train de se produire et elle sert à remplacer la population européenne qui a en mémoire une histoire de luttes pour la conquête de ses droits, avec une masse de personnes désespérées qui est prête à tout pour survivre.

Quatre mois après les élections, les deux protagonistes de la campagne électorale, à savoir la flat tax et le revenu universel, semblent avoir disparu : une mesure pour les pauvres, l’autre pour les plus riches. Mais est-il vraiment possible que le même gouvernement parvienne à “mettre d’accord” les riches et les pauvres ? Sur le plan pratique, sera-t-il possible de parvenir à une telle synthèse ou, à un certain moment, l’action du gouvernement 5 étoiles / de la Ligue manquera de cohérence ?

Diego Fusaro : La flat tax et le revenu universel de citoyenneté vont aider deux classes apparemment en conflit, la classe moyenne et la classe ouvrière, mais en réalité ces deux classes sont unifiées dans la classe dominée. Donc, ce gouvernement, en aidant ces deux classes, aide vraiment les perdants de la mondialisation. Le problème est que, en aidant ces deux classes, nous devrons frapper une autre classe, celle de l’aristocratie financière, celle qui vit à travers les spéculations financières. Le gouvernement ne l’a pas encore fait mais il pourrait par exemple le faire en mettant en place une « tobin tax » ou en punissant ceux qui délocalisent et en punissant en général les maitres apatrides de la mondialisation, qui ne produisent pas, ne travaillent pas et vivent en exploitant le travail des autres.

Source: http://www.clubif.com/fr/le-nouveau-gouvernement-m5s-ligue-represente-la-revolte-de-la-classe-moyenne-et-ouvriere/

Commentaires