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Depuis toujours, j’observe mes semblables humains et me pose des questions à leur sujet. Mes questions sont souvent assez élémentaires dans le style : comment un vendeur peut-il bavarder avec ses collègues et ne pas arroser les plantes mourant de soif dans sa jardinerie? Comment un fermier peut-il élever des porcs dans des cages beaucoup trop petites? Comment peut-on maltraiter un chien sans défense? Prof, je me demande comment un prof peut dire « Ce n’est pas au programme » ou « Ils n’ont qu’à étudier » quand ses élèves ne comprennent pas ou n’ont pas les bases pour pouvoir comprendre.

Je sais que le jardinier me répondra que le patron n’a rien demandé, que l’éleveur de porcs me dira avec colère que je ne paye visiblement pas les bâtiments, que le propriétaire du chien… mais je continue à me demander comment une personne qui se dit « sensible » peut être insensible à la détresse des autres. Je sais, notre instinct de conservation nous souffle de nous préoccuper de notre survie d’abord. Mais pourquoi tant d’inertie, tant d’indifférence?

Primo Levi - Si c'est un homme - PocketPrimo Levi répond par son expérience à Auschwitz. Dans son livre Si c’est un homme, il décrit – avec une sobriété admirable – tous ces déchets humains qui tentent de survivre, en volant un bout de pain ou un fond de soupe à encore plus affamé qu’eux. Il décrit ces kapos qui s’évitent des sanctions en harcelant des prisonniers, ces soldats qui… et j’ai compris que nous sommes tous des prisonniers, des kapos, des soldats dès que l’occasion se présente.

Stanley Milgram l’avait démontré par ses expériences. Je ne comprenais pas qu’un prof qui a lu ses livres[1] ou seulement vu le film I… comme Icare pouvait, « parce que c’est le programme », « parce que l’inspecteur l’exige », ne pas sentir la souffrance de ses élèves et rester indifférent au point d’ignorer cette souffrance!

Primo Levi m’a fait comprendre que cette indifférence nous vient du fond des âges, de notre animalité et qu’il n’y a pas à se révolter contre elle, qu’il y a à rester aussi digne que possible… oui, que possible! Primo Levi ne cite aucun héros, ne donne aucun exemple de gentillesse exceptionnelle, ne parle guère de lui-même : il aborde juste quelques actions ou réactions simplement empreintes de dignité. Je pense qu’il a espéré nous faire prendre conscience de notre animalité, notre animalité à tous.

Comme Milgram, Primo Levi a pu espérer éveiller quelques consciences. Le beau et doux visage de ce survivant d’Auschwitz me poursuit et, moi qui ne voulais d’abord pas lire ce « xème livre sur la Shoah », je le recommande avec force. Lisez Primo Levi! Vous saurez qui vous êtes, que vous êtes normal, que nous sommes tous normaux et, aussi et surtout, qu’il faut si peu de chose pour que cette normalité reste digne.

Mia Vossen

[1] – Stanley MILGRAM, Soumission à l’autorité, Calmann-Lévy, 1974
      – Stanley MILGRAM, Expérience sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité, Zones, 2013. Ce petit livre présente et résume le travail de Milgram, le rendant à la postérité…

 

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